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« Faut-il abandonner Vincent Bolloré ? »

L’éditorialiste camerounaise Marie-Roger Biloa répond au milliardaire français, qu’elle accuse de s’accommoder de pratiques préjudiciables au développement de l’Afrique.

Il aurait mieux fait de se taire. La tribune « Faut-il abandonner l’Afrique ? » signée par Vincent Bolloré dans Le Journal du dimanche (JDD) du 29 avril a été reçue comme une provocation par bien des observateurs subsahariens qui pourraient, du coup, alimenter une série de « rectificatifs » concernant l’image que veut se donner l’homme d’affaires français en Afrique. A l’origine, l’annonce inattendue de sa garde à vue puis de sa mise en examen par le parquet financier de Nanterre, près de Paris, pour des pratiques imputées à son groupe et jugées répréhensibles par la justice française. Cette séquence aura été précédée d’une longue guérilla judiciaire lancée par un autre homme d’affaires français contre Vincent Bolloré, qu’il accuse de l’avoir spolié en Guinée. On peut se référer avantageusement aux enquêtes minutieuses du Monde publiées sur le sujet.

Outrecuidants hexagonaux

Résumons : un théâtre d’embrouilles franco-françaises, avec des têtes d’affiche bien françaises se déployant sur un territoire réduit au rôle de simple décor, de terrain de jeu – l’Afrique. Finalement, c’est cette dernière que l’intrigue, servie sous la plume de Vincent Bolloré, transforme en personnage principal ; le continent est prétendument « incompris », mais sournoisement pointé du doigt dans un réquisitoire censé éclairer les outrecuidants hexagonaux, surtout lorsqu’ils se fourvoient à demander des comptes à un conglomérat « bicentenaire » doté d’un « groupe de communication de taille et de réputation mondiales ». En gros, si les réalisations « de bonne foi » de ses sociétés sont sujettes à des suspicions « légitimes », c’est uniquement à cause de la déplorable image du continent africain, « perçu comme dirigé par des équipes sans foi ni loi » ! On croit rêver.

On connaissait déjà la propension de ce groupe aux innombrables ramifications à se glorifier de sa présence sur un continent qu’il viendrait « aider » et à claironner les sommes apparemment faramineuses investies pour le faire, soit 4 milliards d’euros sur plusieurs décennies. Il convient juste de rapporter ce « sacrifice » au profit (officiel) empoché par le groupe : 2,5 milliards d’euros sur une seule année (2017). En termes d’emplois créés, l’affichage des « 30 000 familles » qu’il ferait vivre pourrait paradoxalement laisser à désirer, puisque le groupe contrôle, seul ou en association, 37 ports maritimes dans 46 pays, sur un continent dont la quasi-totalité (92 %) de l’export-import transite par la mer. En comparaison, Orange, l’opérateur de téléphonie, qui engrange également un pactole en Afrique, y a créé 20 000 emplois, et G4S, société britannique de services de sécurité, pas moins de 124 000.

Des atours de philanthrope

Le plaidoyer à usage domestique de Vincent Bolloré n’indique pas – comme c’est dommage ! – les avantages fiscaux considérables dont bénéficient ses sociétés et encore moins les accusations récurrentes de sous-investir pour maximiser ses gains. Qui, au Cameroun, n’a pas entendu critiquer la vétusté des équipements ferroviaires de la Camrail, filiale de Bolloré, lors d’un déraillement de train catastrophique à Eseka en 2016 ? Plus d’une centaine de morts et un demi-millier de blessés. Et les dédommagements promis tardent à venir. « Il n’est pas dans les habitudes de M. Bolloré de mettre du matériel neuf quand il peut mettre du matériel rafistolé », témoigne Jacques Dupuy-Dauby, son ancien associé devenu son meilleur pourfendeur. Il dénonce également ses tarifs « exorbitants », voire « monstrueux », pratiqués notamment sur la manutention et le transit. Les transitaires de Douala s’en plaignent en vain depuis des années. En attendant, c’est le consommateur de base qui en paie le prix. « On imagine des chefs d’Etat décidant seuls d’accorder des contrats mirobolants à des financiers peu scrupuleux », écrit encore Vincent Bolloré. Quel aveu ! L’astuce consistant à dénoncer une idée répandue en espérant ainsi l’infirmer, sans doute inspirée par son armée de « communicants », agit cette fois comme une confirmation. Particulièrement révélateur est le terme « financier » pour désigner ceux qui, comme lui-même, se parent si souvent des atours de philanthropes « au service du développement » du continent africain. Dans les pays où le groupe opère, combien de responsables ou de ministres « récalcitrants » se sont vus éjectés des dossiers concernant Bolloré, voire carrément limogés, simplement parce qu’ils ne voulaient pas cautionner les « raids » ou ce que l’intéressé lui-même a qualifié d’opérations « commando » ? Après, on peut toujours faire mine de s’apitoyer sur cette pauvre Afrique victime de mauvais procès…

« Comment imaginer que des dépenses de communication de quelques centaines de milliers d’euros aient déterminé des investissements de plusieurs centaines de millions d’euros pour des opérations portuaires où l’exigence technique est considérable ? », interroge encore, hypocritement, l’auteur de la tribune, touchant pourtant du doigt une caractéristique constante des rapports Nord-Sud et plus spécifiquement à l’égard de l’Afrique.

Depuis les temps douloureux de sa saignée démographique et minière contre de la pacotille, depuis que ses ressources sont exploitées au profit de tous sauf d’elle-même, il a souvent suffi de gratifier une poignée de dirigeants de babioles dérisoires pour déshériter des nations. Lorsque, pour couronner le tout, « l’investisseur » sait invoquer « l’amitié » ou « l’amour de l’Afrique » ou apporter une simple photo agrandie de la dernière-née du puissant ministre, ce dernier peut signer des contrats disproportionnés, mettant de l’affectif là où ses interlocuteurs étrangers ne voient que leur profit.

Un style « prédateur »

Il existe désormais bien mieux qu’une photo encadrée : quelques salles de cinéma remplissent la même fonction de colifichets utiles à un groupe qui a investi avec succès l’audiovisuel subsaharien à travers Canal + et s’est lancé dans la production d’images pour son nouveau public. C’est en Afrique que ce bouquet connaît une fulgurante croissance, permettant de remettre à flot sa souche française en perte de vitesse. Est-ce la faute de l’Afrique, « terre de non-gouvernance », si en France la presse est vent debout contre les méthodes brutales de Bolloré, qui a liquidé toute la direction et écœuré des dizaines de journalistes depuis qu’il a repris ce fleuron audiovisuel qui, désormais, bat de l’aile ?

Qu’est-ce que la « mauvaise image » de l’Afrique a à voir dans la perception peu flatteuse, pour dire le moins, que son style « prédateur » dans des opérations franco-françaises a pu créer ? Vincent Bolloré songe à « abandonner l’Afrique » ? Simple question rhétorique : 80 % des bénéfices de son groupe en dépendent.

 

La question se pose plutôt en sens inverse. L’Afrique peut-elle se passer de la condescendance de Vincent Bolloré, patron richissime que l’on a vu imiter, en le ridiculisant, l’accent d’un petit employé agricole réclamant des gants de protection ? Faut-il se défaire du joug d’un groupe qui fait excessivement pression sur les autorités des pays convoités, mêle des influences politiques aux relents post-coloniaux, empêche la concurrence et, souvent, l’émergence d’opérateurs locaux dans leurs propres pays ?

Si l’Afrique sent le soufre, c’est bien parce que des Vincent Bolloré viennent s’y affranchir de toutes les règles en vigueur dans le monde « normal » et s’accommodent de pratiques pernicieuses, préjudiciables à un développement réel. Et lorsque la loi les rattrape, ils ont tôt fait de désigner la coupable : l’Afrique !

Le jour où les responsables africains sauront défendre collectivement les intérêts bien compris de leur continent n’est pas encore arrivé. Pour autant, la puissance des grands groupes jetant leur dévolu sur cet « eldorado » devrait leur imposer des devoirs en termes d’éthique et d’équité. Leur avenir en dépendra lorsque les vents auront tourné. Gare aux effets imprévisibles des systèmes de prédation impitoyables sur une jeunesse exaspérée, prête à toutes les rébellions. « Vincent Tout-Puissant », il ne fallait pas commencer !

 

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